Quelle place pour la jeunesse dans la mise en œuvre de « L’Afrique que nous voulons » ?

Mireille AKPABIE (@MimiAkpabie) est experte dans le domaine de la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS). Membre de l’African Security Sector Network (@ASSN Africa) ainsi que du Système d’alerte précoce et de réponse de la CEDEAO (Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest), Mireille a travaillé au profit du CRESED (Centre de recherche et d’étude sur la sécurité et le développement). Elle participe régulièrement à des missions pour les Nations Unies, l’Union Africaine et la CEDEAO.   

Note de l’auteur : Les propos exprimés ici ne prétendent pas à l’exhaustivité. Il s’agit modestement de partager une réflexion personnelle et d’inviter à la discussion. Le choix a été fait de mettre en lumière l’engagement de la jeunesse africaine dans les initiatives continentales de développement ainsi que son rôle dans les domaines de la paix et de la sécurité en Afrique de l’Ouest, notamment dans un contexte d’expansion du terrorisme vers les pays du Golfe de Guinée.

« Nous avons besoin que les États membres impliquent les jeunes pour co-diriger, co-développer et co-créer des solutions tangibles pour résoudre les crises humanitaires et les menaces », tels ont été les propos tenus par Madame Chido Mpemba, Envoyée de l’Union africaine (UA) pour la Jeunesse, lors du Sommet humanitaire extraordinaire de l’UA et de la Conférence des donateurs qui se sont déroulés du 25 au 28 mai 2022 à Malabo (Guinée équatoriale). Ce faisant, la responsable rappelait une réalité tenace : bien que la jeunesse africaine représente environ 77% de la population du continent et compte près de 400 millions d’âmes dans la tranche d’âge 15-35 ans, elle demeure toujours écartée des décisions qui concernent directement son avenir. Or, ce formidable réservoir d’énergie et de talents est prêt à prendre toute sa part pour relever les défis contemporains, sous réserve qu’on lui fasse confiance. C’est d’ailleurs dans cet esprit que certains des objectifs de l’Agenda 2063 de l’UA ont été conçus pour construire « L’Afrique que nous voulons ». Le point 58 de l’aspiration 5 de l’Agenda 2063 avance en particulier que « Les jeunes hommes et femmes africains seront les pionniers de la société africaine du savoir et apporteront une contribution significative à l’innovation et à l’entrepreneuriat. La créativité, l’énergie et l’innovation de la jeunesse africaine seront la force motrice de la transformation politique, sociale, culturelle et économique du continent. ».

Une jeunesse engagée dans les initiatives continentales de développement

La Charte Africaine de la Jeunesse adoptée depuis le 2 juillet 2006 à Banjul (Gambie) consacre l’engagement des pays africains à promouvoir la participation des jeunes dans la société. Suite à sa mise en œuvre, en lien avec l’opérationnalisation des objectifs de l’Agenda 2063 de l’UA pour « L’Afrique que nous voulons», on observe depuis plusieurs années une prise de conscience forte et croissante de la part des jeunes africains quant à leurs responsabilités et rôles en matière de développement.

Dans les faits, cette prise de conscience se traduit par leur engagement dans tous les domaines pouvant influer sur la transformation politique, sociale, culturelle et économique du continent. Les initiatives de la jeunesse sont nombreuses dans l’environnement, notamment dans la lutte contre le changement climatique, mais aussi dans l’entrepreneuriat social, l’innovation technologique, l’engagement civique et citoyen qui couvre des volets comme la lutte contre l’immigration clandestine, la gouvernance et la redevabilité ainsi que les domaines de la paix et de la sécurité à travers entre autres, la prévention et la résolution des conflits.

L’un des outils de promotion de cette participation des jeunes à la réalisation de l’Agenda 2063 est l’initiative « One Million By 2021 »  (« Un million d’ici 2021 »). Lancée en avril 2019, celle-ci vise à  créer des opportunités pour la jeunesse en Afrique dans les 4 domaines essentiels que sont l’entrepreneuriat, l’emploi, l’éducation et l’engagement. Arrivée à son terme, une autre initiative lui a succédé. Lancée lors du 3ème Symposium de consultation des jeunes sur le Mécanisme Africain d’Évaluation par les Pairs (MAEP) qui s’est déroulé du 3 au 9 juillet 2022 à Kampala (Ouganda), il s’agit de « 1 Million Next Level initiative ».

Concernant le domaine de la paix et la sécurité, la jeunesse africaine conduit ses actions dans le cadre du programme « Youth for peace (Y4P) Africa ». Il a été lancé en septembre 2018 au Nigeria sur le fondement de la Charte Africaine de la Jeunesse de 2006 et de la résolution 2250 adoptée le 9 décembre 2015 par le Conseil de sécurité des Nations Unies sur le thème « Jeunesse, paix et sécurité ». En Afrique de l’Ouest, les jeunes leaders se sont engagés dans une démarche de dynamisation de l’Initiative Y4P. C’est ainsi que les capacités des branches nationales ont été renforcées en matière de réseautage et de plaidoyer pour une mise en œuvre effective de l’Agenda Jeunesse, Paix et sécurité en Afrique de l’Ouest. La branche Youth For Peace du Nigeria fait partie des réseaux les plus avancés dans la sous-région et contribue à rendre l’Afrique plus sure pour un meilleur développement du continent. Tout cela témoigne du dynamisme et de l’engagement de la jeunesse africaine qui aspire profondément au changement et à la stabilité.

Dans le domaine de l’innovation technologique cette fois, la jeunesse, par essence très sensible à la modernité, à un rôle évident à jouer. Les jeunes africains étant « connectés » et intéressés par les nouveaux usages offerts par le numérique, il faut en tirer le meilleur parti. Il s’agit en particulier de les faire participer à la conception et à la mise en œuvre des politiques de développement basées sur un usage efficient de la technologie pour créer des emplois et de la richesse. Outre cet aspect économique, ce savoir- faire de la jeunesse africaine pourrait également profiter à la lutte contre le changement climatique et les menaces environnementales. Le numérique est en effet perçu comme une solution pour répondre à ces enjeux. Sachant que d’ici 2050, la population de l’Afrique devrait doubler et que la moitié de ses habitants aurait moins de 25 ans, selon les projections des Nations Unies, le continent ne saurait trouver sa place dans l’économie mondiale sans l’apport de sa jeunesse. Une jeunesse que ses dirigeants doivent apprendre à considérer comme un atout.

Une jeunesse africaine impliquée dans la lutte contre l’expansion du terrorisme vers les pays du Golfe de Guinée

L’élargissement du terrorisme aux pays côtiers de l’Afrique de l’Ouest préoccupe grandement les organisations de jeunes. Dans une certaine mesure, ce phénomène grave a – malgré tout – eu un effet positif sur la dynamique de leur mobilisation. Ainsi, la jeunesse de la région a initié différentes initiatives visant à revitaliser des actions de prévention et de lutte contre la radicalisation des jeunes. Que ce soit au Bénin, au Ghana, en Côte d’Ivoire ou encore au Togo, c’est-à-dire des pays se trouvant dans une situation de paix fluctuante que l’on pourrait qualifier de « paix relative » au regard de la menace terroriste, les jeunes, organisés dans des associations et des mouvements, soutiennent et accompagnent les efforts gouvernementaux. Ils s’investissent pour renforcer l’efficacité des actions de sensibilisation communautaire et de promotion de la cohésion sociale, tout comme d’autonomisation professionnelle de la jeunesse afin d’amoindrir le risque de leur instrumentalisation par les groupes terroristes. Ces initiatives, pouvant parfois apparaître comme des micro-projets, ont le mérite d’exister et de répondre à des besoins urgents avec des acteurs qui connaissent le terrain. Très concrètes, elles apportent des résultats essentiels au développement de l’Afrique et amplifient la voix des jeunes pour le changement.

Au Togo, par exemple, il est possible de citer l’ACDIEF (l’Association Action Collective pour le Développement Intégral de l’Enfance et de la jeune Fille). Ses personnels œuvrent dans le domaine de la promotion des droits de l’homme, la paix et la sécurité, l’entrepreneuriat et la formation. Cette association met en œuvre des projets et microprojets « connecteurs pour le renforcement de la cohésion sociale et de la consolidation de la paix ».

De même, dans des pays comme le Burkina Faso, le Mali et le Niger qui sont confrontés à l’extrémisme violent et au terrorisme, nombreuses sont les organisations de jeunes qui maintiennent leurs engagements citoyens, développent la résilience et continuent d’entretenir le rêve d’une Afrique meilleure.  Pour ne citer que cet exemple, au Mali, plusieurs jeunes leaders réunis dans le Conseil National de la Jeunesse apportent leurs contributions à la résolution de la crise sécuritaire qui sévit dans le pays. Leur apport se fait au niveau local à travers des projets relatifs à la lutte contre la radicalisation, ainsi qu’à la déradicalisation et au renforcement de la cohésion sociale et du vivre ensemble.

En conclusion, la jeunesse africaine ne se résume pas à celle impliquée dans des soulèvements populaires, parfois parachevés par des coups d’État, ni à celle instrumentalisée et récupérée par les groupes armés radicaux et terroristes. De même, elle ne peut être considérée comme passive ou ayant perdu tout espoir d’une vie meilleure sur le continent. C’est tout le contraire. Dans sa très grande majorité, la jeunesse aspire à être un acteur actif de la paix et du développement en Afrique. Cette aspiration témoigne de sa foi en l’avenir. Du reste, au regard de son poids démographique, de sa formidable énergie et des talents qu’elle comprend, nul doute qu’il soit possible de s’en passer pour atteindre de tels objectifs de stabilité et de croissance. Au quotidien, les actions de la jeunesse africaine complètent déjà les politiques publiques et contribuent à leur efficacité, tout en amplifiant leur visibilité. Enfin, la jeunesse africaine doit être considérée comme ce pont qui relie l’Afrique d’aujourd’hui à celle de demain, y compris dans ses relations avec les autres parties du monde, tout particulièrement dans ce contexte d’évolution rapide des grands équilibres géopolitiques que nous connaissons. Il importe alors non seulement d’accorder plus d’espace d’expression aux jeunes en Afrique, de mettre à leur disposition les moyens indispensables à leur accomplissement et de leur donner davantage de responsabilités. En somme, il s’agit surtout de leur faire confiance !