Dr Qemal Affagnon est le responsable Afrique de l’Ouest au sein d’Internet Sans Frontières. Dans le cadre de ses travaux de recherche, il a publié plusieurs articles académiques sur la multifonctionnalité d’Internet et des réseaux sociaux en Afrique. Il est également spécialiste en stratégie de lutte contre les fake news, la cybercriminalité et l’éducation aux médias sociaux. En sa qualité d’expert électoral, il a observé des scrutins électoraux en RDC, en Afrique du Sud et au Mozambique.

Devenu un rendez-vous attendu par la communauté des chercheurs et des experts, la 7ème édition du Forum international de Dakar pour la Paix et la Sécurité en Afrique (FDD) a tenu toutes ses promesses. Après une année blanche due à la Covid-19, l’événement a servi, une nouvelle fois, de cadre de rencontres et d’échanges libres autour des enjeux relatifs à la paix, à la sécurité et au développement en Afrique. Lors des travaux du FDD, les défis posés par les nouvelles technologies de l’information ont été rappelés à plusieurs reprises par les participants, tout particulièrement au regard de l’explosion du phénomène de la désinformation sur le continent africain. Ce constat largement partagé avait été souligné dans une note d’éclairage du Centre d’études stratégiques de l’Afrique avançant que « D’Asmara à Abuja, en passant par le Soudan et l’Afrique du Sud, la désinformation numérique devient une caractéristique de plus en plus courante du paysage politique national en Afrique. ».

Cette explosion peut s’expliquer par au moins deux grandes raisons. D’une part, elle est le résultat de l’évolution technologique du continent. Le villageois le plus reculé peut désormais disposer de son propre téléphone portable, comme cela était le cas autrefois avec les postes radio. D’autre part, elle est le fruit d’un manque de formation des populations locales pour apprécier le plus objectivement possible une information qu’elle soit dans un format audio, vidéo ou autre. Ce faisant, elles consomment des contenus, les rediffusent et participent – souvent sans le vouloir – à la propagation de fake news. Il faut observer que ce phénomène touche toute les générations. Une étude commandée par la fondation sud-africaine Ichikowitz, réalisée dans une quinzaine de pays africains, tendait à démontrer que 35% des jeunes de 18 à 25 ans seraient concernés par les fake news sur Internet. Les effets de la désinformation ne sont pas neutres. Celle-ci empêche de prendre des décisions éclairées sur des sujets importants comme le fait de participer aux processus politiques ou encore de se faire vacciner. Dans ce dernier cas, la chose été jugée suffisamment grave pour que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) parle « d’infodémie » sur la Covid-19 Les informations peuvent en effet être désastreuses quand elles promeuvent des « remèdes » totalement inefficaces voire dangereux.

À l’image du reste du monde, cette adaptation rapide du continent aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) a fait du cyberespace africain un lieu où s’expriment les rapports de force, tant entre individus, groupes que puissances étatiques. L’actualité récente peut témoigner de cette dynamique avec le renversement par des militaires de quatre présidents ouest-africains en l’espace de deux ans. À l’occasion de ces événements, de nombreuses informations ont circulé sur Internet et sur les réseaux sociaux, entraînant inévitablement la propagation, volontaire et involontaire, de fake news. Ces dernières ont été diffusées très largement, tant en Afrique qu’au sein de la diaspora à l’étranger, quasiment en temps réel grâce aux messageries instantanées de type WhatsApp et Telegram. Ces outils, initialement conçus pour permettre aux utilisateurs d’échanger et de communiquer en s’affranchissant des contraintes des opérateurs téléphoniques classiques, s’imposent à présent comme des canaux d’information et des vecteurs de communication politique à part entière, sans toutefois appliquer les mêmes règles d’usage que les médias traditionnels (presse écrite, radio, etc.). Dans le cas précis de l’Afrique de l’Ouest, la diffusion massive d’informations non vérifiées a favorisé l’entretien d’un climat de tensions et de doute permanents dans la région, facilitant dans certains cas le renversement de gouvernements démocratiquement élus.

Pour les États en proie à des difficultés dans l’exercice de leur communication institutionnelle, l’évolution des modes de consommation de l’information constitue un véritable enjeu de gouvernance et de souveraineté. En effet, à l’image de la lutte acharnée que peuvent se livrer des États dans le champ informationnel, des actions déstabilisatrices peuvent être orchestrées par une puissance étrangère pour altérer la souveraineté d’un pays ou l’action, souvent légitime, d’acteurs institutionnels internationaux et d’organisations non gouvernementales dont l’existence même est d’œuvrer au bien-être général. Par exemple, en République centrafricaine (RCA), la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en RCA (MINUSCA) a financé une session de travail pour renforcer l’implication des blogueurs et des acteurs de la presse dans la lutte contre les messages de haine et d’incitation à la violence sur les réseaux sociaux. Cette décision est un signe des dommages que peuvent causer les fake news y compris sur des organisations comme les Nations Unies (ONU).

Pour lutter contre la désinformation, l’un des constats généraux est que les moyens étatiques, y compris dans les pays industrialisés, semblent insuffisants. Cette situation de fait conduit les États à recourir à différentes actions menées en coopération ou a minima en coordination avec le secteur privé. Ce dernier, dans certains pays africains, vient même pallier les défaillances ou le manque de ressources des services étatiques. Ainsi, en Afrique, le réseau social Facebook s’active à mettre en place des outils ou à soutenir des programmes visant à identifier et de séparer le bon grain de l’ivraie. C’est dans ce cadre que la plateforme aux 2,2 milliards d’utilisateurs actifs mensuels à travers le monde procède dorénavant à la fermeture de nombreuses pages. Cette régulation de la part du média social — ce qui selon certains experts contrevient à ses engagements en faveur de la préservation de la neutralité d’Internet — ne concerne pas uniquement des acteurs tiers qui chercheraient à bousculer les équilibres politiques locaux. En effet, lors des élections de janvier 2021 en Ouganda, par exemple, Facebook a annoncé la suppression de plusieurs comptes liés à des responsables gouvernementaux. Accusé par les autorités ougandaises de manipuler le processus électoral, les responsables du média social ont justifié cette action par la détection de faits avérés de manipulation de l’information de la part de faux comptes liés au ministère ougandais de l’Information et de la Communication. Outre la glorification du parti au pouvoir, ces avatars avaient notamment pour mission de commenter le contenu d’autres personnes, dont des opposants, et d’amplifier des messages en les partageant massivement dans des groupes pour les rendre plus populaires.

Les dirigeants africains ne sont toutefois pas les seuls à s’adonner à de telles pratiques. Comme évoqué en préambule, le cyberespace est aujourd’hui plus que jamais un théâtre d’affrontement entre grandes puissances, en vue d’agir directement sur des opinions publiques africaines moins sensibilisées au croisement et au tri de l’information. En RCA, certains acteurs militaires se servent de l’arme numérique à des fins de désinformation. En pleine vague de contestation de la présence française dans le pays, Facebook a rapidement mis en lumière plusieurs opérations d’intoxication menées par l’armée française et la Russie par l’intermédiaire de proxys. Parmi les acteurs pro-russes figuraient l’Internet Research Agency (IRA), société créée par l’oligarque Evgueni Prigojine, proche du Kremlin, fondateur de la société militaire privée Wagner. Qualifiée d’organisation de désinformation, cette « usine à trolls » avait développé plusieurs réseaux distincts chargés de critiquer ouvertement l’action locale de l’ONU, de l’Union européenne et de la France. D’après les experts en sécurité de Facebook, ces campagnes ont toutes été articulées autour de stratégies récurrentes, avec l’acquisition d’espaces publicitaires pour promouvoir les actions de soft power russe dans les États investis.

Ces opérations illustrent l’importance du théâtre numérique comme terrain d’affrontement stratégique entre grandes puissances, faisant ainsi craindre un retour des logiques de blocs sur le continent africain. Tandis que durant la guerre froide cette dynamique de rivalité se conjuguait à deux, la compétition actuelle se veut multipolaire. Celle-ci oppose à présent des puissances globales et régionales en quête de relais locaux pour appuyer et légitimer leurs actions sur le terrain, voire dans certains cas servir de mandataires pour tenter d’influencer les processus électoraux d’autres régions dans le monde.

Comme nous avons pu le démontrer, les visages de la désinformation sont nombreux en Afrique. Cette lutte informationnelle propage des images détournées et autres allégations qui fragilisent une vie politique déjà instable dans de nombreux pays du continent. Dans des sociétés africaines où il est possible pour tout un chacun de diffuser des nouvelles dans l’espace public, ces fake news impactent très fortement une jeunesse fragile et peu encline à croire des responsables politiques souvent vieillissant et déconnectés de leurs aspirations quotidiennes. Pour les pouvoirs publics africains, la lutte contre ce phénomène représente désormais un véritable défi. Compte tenu du niveau de sophistication des tactiques d’intoxication déployées en Afrique, voire parfois à partir du continent, cette prise de conscience nécessitera très certainement un engagement fort et constant en matière d’usage numérique et d’éducation à la citoyenneté, afin d’outiller les populations face à cette nouvelle menace. À ce titre, il parait nécessaire de soutenir ou de s’inspirer des méthodes et des connaissances d’organisations comme Africa Check, PesaCheck, Media Monitoring Africa ou encore iLab pour n’en citer que quelques-unes. L’Union africaine (UA) pourrait enfin accentuer son travail sur le sujet des fake news pour en faire une grande cause à l’échelle du continent.