Le long entretien de Abdelhak Bassou

Abdelhak Bassou est Senior Fellow au Policy Center for the New South, spécialisé dans les études en sécurité et en stratégies de défense. Il est également professeur affilié à la faculté de gouvernance et des sciences économiques et sociales de l’Université Polytechnique Mohammed VI. Auparavant, il a occupé différents postes au sein de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) du Maroc. Il a été directeur de l’Institut Royal de Police ainsi que chef de la sécurité régionale et chef du renseignement général central. Abdelhak Bassou a participé aux travaux de plusieurs organisations internationales dont le Conseil des Ministres Arabes de l’intérieur, où il a représenté à plusieurs reprises la DGSN. Il est titulaire d’une maîtrise en sciences politiques et études internationales de la Faculté de droit, d’économie et de sciences sociales de l’Agdal à Rabat.

– Pouvez-vous nous parler du « Rapport annuel sur la géopolitique de l’Afrique 2022 » dont vous assurez la direction ?

Le projet d’une telle publication remonte à 2017. L’idée en revient à monsieur Karim El Aynaoui, actuel président du Policy Center for the New South, un centre de réflexion à vocation africaine et qui fait du continent son champ de prédilection.

Nous en avions discuté ensemble à plusieurs reprises. Par la suite, ces échanges ont servi de cadre au rapport. Nous avions convenu qu’il s’agissait principalement :

  • d’aborder la place de l’Afrique dans le nouveau Sud ;
  • d’évoquer la « de-complexification » de la relation entre le Nord et le Sud, principalement en tournant la page de la période coloniale pour laisser la place à une nouvelle perception de chacun par l’autre ;
  • de soutenir un nouveau discours sur l’Afrique qui ne se focalise pas seulement sur la précarité du continent et ses défaillances, mais qui donne également la place à ses réussites ainsi qu’à ses potentialités matérielles et immatérielles.

C’est ainsi que j’ai eu l’honneur et le plaisir de conduire la réalisation de la première version de ce rapport, qui fut publié sous le titre « Miroir d’Afrique » en 2018. Les quatre versions qui suivirent portent le titre « Rapport géopolitique d’Afrique ».

Nous demandons chaque année à nos chercheurs, Fellows et partenaires africains de faire des propositions d’articles sur des sujets de l’année écoulée. Nous organisons leurs propositions en rubrique et après discussion entre les membres du comité d’orientation, nous retenons les plus pertinentes.

Nos auteurs sont exclusivement de nationalités africaines. C’est la grande particularité de notre rapport. Il assume d’être une tribune pour les Africains et par les Africains. De même, il ambitionne de présenter l’Afrique au monde et d’exprimer sa propre vision du monde.

– Dans cette édition, avez-vous pu identifier des tendances montantes ou au contraire des dynamiques sur le déclin ? Parfois, avez-vous été surpris par certaines évolutions géopolitiques identifiées ? 

Une dynamique montante est à relever. Elle s’exprime surtout par une prise de conscience chez les jeunes générations africaines de la nécessité de « libérer » la relation entre l’Afrique et l’Europe des complexes et préjugés de l’ère coloniale de la part des deux protagonistes ; Africains d’une part et anciennes puissances coloniales de l’autre. Cela fait preuve d’une certaine maturité.   

Les jeunes africains d’aujourd’hui ne veulent plus voir dans le Nord un simple prédateur avide des richesses de leur continent. De même, ils demandent en contrepartie de ne plus être perçus seulement comme des migrants potentiels ou pire comme des terroristes avides de sang. A côté de cette tendance plutôt positive, certaines crispations persistent. Elles concernent des idées anciennes et révolues. Il est surprenant et malheureux de voir que certaines structures politiques africaines n’arrivent toujours pas à se défaire des slogans de la période des indépendances.

Ainsi, dans quelques pays, des mouvements de libération à caractère militaire ont pris le pouvoir depuis l’indépendance mais n’arrivent pas, 60 ans après la fin du colonialisme, à se transformer en structures politiques de gouvernement. Ils demeurent nostalgiques de slogans révolutionnaires et brandissent toujours la menace d’un retour de la période coloniale. Ils entravent ainsi l’évolution nécessaire des relations Nord-Sud. Ses structures vieillissantes naviguent clairement à contre-courant des aspirations de la jeunesse africaine. Animée par nouvel état d’esprit et décomplexée, elle se considère avec raison comme déjà libre et comme un partenaire à part entière des autres pays du monde.

Enfin, on ne doit pas oublier la résurgence d’un phénomène que l’on croyait révolu, celui des coups d’État militaires. Comment sont-ils revenus ? Peut-être du fait de l’incapacité des institutions et de l’administration de certains pays qui ne parviennent pas à asseoir leurs légitimités et à offrir à leurs populations les services de base (santé, éducation, justice). Dans certains cas, la situation est-elle que des populations se sont mises à applaudir des putschistes !

– Quelles sont les raisons de s’inquiéter pour l’Afrique à court et moyen terme ?   

Ce qu’il faudrait craindre pour l’Afrique à court terme, ce sont les répercussions de la guerre en Ukraine, d’autant plus qu’elle intervient après deux années de confinement et de mesures restrictives diverses dues à la pandémie (Covid-19). L’Afrique doit faire face aux conséquences de cette guerre alors qu’elle n’a même pas eu le temps de récupérer de la crise sanitaire. Les aléas liés aux pénuries multiples notamment alimentaires, l’inflation et l’augmentation des prix des hydrocarbures, combinés avec la léthargie de l’économie mondiale qui fait baisser la demande sur les matières premières africaines, fait craindre un retour de l’instabilité de certains pays du continent qui ne pourront plus subvenir aux besoins de leurs populations. Des soulèvements populaires ne sont pas à exclure.

A moyen terme, ce sont surtout les maux africains structurels générés principalement par les défaillances des systèmes de gouvernance, la prolifération de la violence et l’impuissance des organismes africains à solutionner les crises qui minent le continent.

De la Corne de l’Afrique, au bassin du lac Tchad, en passant par la région des Grands Lacs, le Liptako-Gourma, la province du Capo Delgado ou encore la Libye, les violences se nourrissent de rivalités ethniques, de velléités de séparatisme et de coups d’État militaires et constitutionnels.

A cela s’ajoute les rivalités entre puissances grandes et moins grandes. Les acteurs européens historiques sont aujourd’hui bousculés par de nouveaux arrivants (Chine, Russie, USA, Turquie, Israël, Iran et pays de la péninsule arabique). L’Afrique se transforme en une arène où ces gladiateurs se confrontent pour défendre chacun leurs propres intérêts. Ce climat entraîne des tensions qui divisent les pays africains et handicapent les efforts en faveur de davantage d’union et de coopération entre les États du continent.

– Quelles sont les raisons d’être optimiste pour l’Afrique à court et moyen terme ?     

La raison la plus évidente d’être optimiste pour l’Afrique est liée – d’abord et avant tout – à l’émergence d’une nouvelle génération. Ce sont les jeunes africains qui prennent de plus en plus conscience de la nécessité de mieux gérer les richesses de leur continent. Ils sont connectés au monde et ont fréquenté les meilleures universités et écoles étrangères. Ce faisant, ils ont des fondamentaux très solides. Ils sont Africains mais aussi des citoyens du monde ouverts sur les doctrines démocratiques et les valeurs universelles. Ces jeunes sont capables d’effacer graduellement les errements de leurs aînés (avidité de pouvoir, corruption, mauvaise gestion et aliénation à l’étranger). Cette génération montante est constituée de jeunes qui se veulent de véritables partenaires du monde et sont conscients qu’un tel statut ne s’acquiert que par le travail et des sacrifices à consentir.

Les rivalités autour de l’Afrique dont nous avons parlé, comme autant de raisons de craindre pour sa stabilité et son développement, peuvent aussi se transformer en opportunités. En effet, l’Afrique peut exploiter l’attrait que constituent ses richesses pour mieux négocier sa place dans la politique et l’économie mondiales, et assurer une meilleure autonomie stratégique. Elle peut se transformer en un acteur agissant, au lieu d’un simple objet de rivalités entre puissances étrangères.

Les atouts de l’Afrique sont également ses richesses naturelles. Le continent dispose d’importantes réserves de matières premières indispensables au bon fonctionnement de l’économie mondiale. Il s’agit là d’un important levier pour l’essor de l’Afrique, à condition que ses richesses ne soient pas bradées et qu’elles soient mieux gérées, pour le bien des Africains et des générations futures.

– Quel bilan faire de l’action de l’Union Africaine et des autres mécanismes africains de coopération multilatérale ?    

L’organisation panafricaine est victime du nombre important de ses membres. Il est très difficile de se mettre d’accord à cinquante-quatre. J’ai bien dit bien 54 ! L’espoir de l’Afrique est plus à mettre sur les communautés économiques régionales. Ce sont des organisations plus limitées en nombre. Elles présentent plus d’affinités entre leurs différentes composantes et jouissent de continuités territoriales, de proximité et de possibilités d’élaboration de perceptions communes des intérêts qu’elles doivent défendre et des menaces qui les guettent.

L’Union Africaine souffre également de défaillance en termes d’autonomie stratégique. Comment peut-elle s’imposer, si la réalisation de ses ambitions et de ses projets dépendent des aides extérieures ? Les pourvoyeurs de fonds étrangers, surtout européens, sont aujourd’hui absorbés par leurs propres problèmes et se détournent parfois de l’Afrique. La guerre en Ukraine, par exemple, poussent certains États européens à regarder plus à l’Est qu’au Sud. Les différentes formules de la Politique Européenne de Voisinage (PEV) accordent plus d’avantages aux pays d’Europe de l’Est qu’à l’Afrique, et l’Union Africaine ne possède pas de leviers lui permettant de renverser cette tendance, ou du moins, elle n’exploite pas les leviers disponibles.

S’agissant de son efficacité, on peut légitimement se poser la question de savoir si cette organisation est vraiment une Union Africaine ou bien si c’est un « simple » Club d’États africains. Les foyers de tensions se multiplient sur le continent sans que l’Union Africaine ne puissent les circonscrire. De même, les crises alimentaires attendent l’intervention d’organismes étrangers et les flux de réfugiés augmentent à mesure que se multiplient les guerres internes et les violences terroristes. L’Union Africaine fournit certes des efforts mais elle reste malheureusement encore loin de ce qui pourrait être attendu d’une véritable organisation d’intégration.

– Quelle place et quel rôle pour le Maroc dans l’Afrique de demain ?

En traitant de l’Afrique dans le préambule de sa constitution, le Maroc souligne l’enrichissement de son identité par ses « affluents africains » d’une part et s’engage à « Consolider les relations de coopération et de solidarité avec les peuples et les pays d’Afrique, notamment les pays du Sahel et du Sahara » d’autre part. Le continent est donc pour le Maroc une composante identitaire et un espace de coopération assortie de solidarité ; d’où la sincérité de son principe gagnant-gagnant, dans le cadre d’échanges et de coopération Sud-Sud.

Le Maroc entend renforcer ses échanges et consolider les liens de solidarité avec ses pairs et frères africains, aussi bien dans le cadre multilatéral de l’Union Africaine et de ses organisations régionales et spécialisées que dans un cadre bilatéral. Il convient de souligner que le Maroc a déjà signé avec différents pays du continent près d’un millier de conventions, grâce auxquelles les entreprises marocaines investissent intensément en Afrique. Je citerai l’action de l’Office chérifien des phosphates (OCP) pour assurer la sécurité alimentaire ou encore le déploiement des banques marocaines et les investissements du Royaume dans le secteur des télécoms, sans oublier le grand projet de gazoduc-Nigéria Maroc, sur lequel s’activent le Maroc et le Nigéria et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Le Maroc se prépare aujourd’hui à l’Afrique de demain. Une Afrique où le co-développement, la coopération, la paix et la solidarité doivent jouer un rôle primordial dans la construction d’un continent digne des ambitions de ses jeunes générations.